Mémoire »
Il n’y a pas de rêve qui ne marche pas
Depuis petit je sais : l’humanité est encore à quatre pattes. Gesticulant comme un bébé, se tenant à peine debout, retombant sur son derrière de temps en temps, voire très souvent. Mais un jour, car il y a des jours comme ça, je l’ai vue un instant se tenir debout, et faire quelques petits pas...
28 août 1963. La Marche vers Washington pour le travail et la Liberté. Je m’en souviens comme si je l’avais vécue. Ce jour-là de fin d’été, dans la capitale fé- dérale des Etats-Unis, on a marché du Washington Monument au Lincoln Memorial, de la ségrégation raciale jusqu’au vote des Droits Civiques. Grâce à cette marche qui fut le point culminant du Mouvement des droits Civiques, l’année d’après, a été rendue illégale toute forme de discrimination sur tout le territoire américain : la ségrégation raciale dans les écoles publiques, dans le monde du travail, et un salaire minimum pour les travailleurs a été assuré ainsi qu’une protection des activistes des droits civiques, entre autres. Le rêve d’égalité, qui s’était levé depuis plusieurs décennies, a marché jusqu’à devenir réalité. Mais, dans chacun de nos pas, ce jour-là, comment oublier les étapes franchies dans la douleur, un pas après l’autre ?
D’abord, dis-toi que c’était à peine croyable. Il y a encore dix ans, qui pouvait concevoir même l’idée d’être aussi nombreux ici ? Aussi nombreux à déambuler côte à côte, brandissant nos slogans, nos revendications égalitaires, t’en rends-tu compte : cette marche, on le savait déjà, devenait le plus grand rassemblement à Washing- ton jusque lors ! Combien de fois on avait entendu les bons pensants nous rabacher «c’est pas possible, vous rêvez...»? Aujourd’hui, nous étions presque 300 000 individus ! Et dans cette foule, peut-être seulement Asa Philip Randolph pouvait l’avoir prédit. C’est lui qui a organisé la Marche.
Dans les années 30, ce militant avait fondé le premier syndicat Noir des Etats-Unis. La Brotherhood of Sleeping Car Potters avait même, après deux ans de lutte, obtenu de la compagnie Pullman, fabricant de locomotives, des accords en faveur de ses collègues afro-américains. On était en 1935. Mais l’idée de «marcher sur Washington», il en avait déjà fait la menace en 1941. Le président du New Deal avait dû cédé : Roosevelt signa le décret Fair Employement Act qui mettait fin à la discrimination dont les Noirs étaient victimes dans les usines d’armement. Mais pour le syndicaliste, ce n’était pas suffisant. Alors, contre les lois d’apartheid Jim Crow, en vigueur dans le sud des Etats-Unis, il forma un comité : la League for Non-Violent Civil Disobedience. En 1948, ce fut au tour du président Truman de céder. Celui-là même qui avait atomisé Hiroshima et Nagasaki, dû décréter la fin de la ségrégation raciale dans l’ensemble des forces armées américaines. C’était un premier pas.
Dans cette longue Marche, nul ne pouvait l’oublier : au début d’une lutte, on a tendance à rassurer les compagnons en leur disant : «ce n’est pas la destination le plus important, mais bien le voyage». Puis, étape après étape, il nous faut comprendre que les seules choses irréalistes sont seulement celles qu’on ne tente pas de réaliser jusqu’au bout. Alors y croire, comprendre, se lever. Mais ne pas en rester là. Se relever. Avancer. Cheminer vers l’espoir. En gardant sa dignité.
Cette victoire d’Asa Philip Randolph obtenue dans la non-violence aurait plu aux penseurs Richarg Gregg et Henry David Thoreau dont s’inspirent les leadeurs de la Marche. Les Big Six, comme on les appelle, mènent notre manifestation pacifiste. Aux côtés du syndicaliste, il y a Roy Wilkins de la NAACP, Witney Young de la National Urban League, John Lewis, président de la Student Nonviolent Coordinating Committee, en gros : les leaders des principales organisations civiles du Mouvement des Droits Civiques dans le sillage de la pensée non-violente, comme l’est Bayard Rustin, le principal organisateur de la Marche. Rustin est également le conseiller sur la stratégie de lutte non-violente, auprès de Martin Luther King.
dolpi
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